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26.8.14

Ecosystèmes startup: US vs. France (conclusion)

(2ème partie d’une série) Sans plus attendre, la conclusion de la comparaison entamé dans mon post précédent.

Dans notre dernier épisode…

Jusqu’à présent dans cette comparaison, j’ai tenté de démontrer que:

  • Les US ont un avantage certain en ce qui concerne l’accès au capital, et cet avantage va sans doute continuer ou décliner légèrement au cours de la décennie à venir, tandis que la France, environnement moins que brillant à l’heure actuelle pour les levées de fonds, connaitra une amélioration nette sans toutefois rattraper les US;
  • L’éducation en France, qui jouit d’une excellente réputation internationale, ne réussit pas aussi bien que les US à la formation des startistes; et si les résultats pédagogiques des deux pays vont s’améliorer dans les dix ans à venir, la France à plus d’élan, et connaitra plus de progrès, que les US;
  • La main d’œuvre en France est entravée par des traditions, des politiques et des attitudes qui rendent la vie dure pour les startups, alors que cette situation aux US est plutôt ensoleillée. Mais ici aussi, la volonté et l’élan pour des changements rapides favorisent la France au cours des quelques années à venir.

Passons donc aux trois domaines (petit rappel de la méthodologie de cette comparaison) qui sont plus importants que les trois déjà évoqués.

Legal / Administrative
US France
20142024

De nombreux aspects de la gestion d’entreprise ne produisent aucun avantage compétitif. L’exécution inadéquate de ces tâches peuvent nuire à une organisation, mais il n’y a pas moyen d’ajouter de la valeur en les faisant superbement. Il s’agit donc dans ces cas d’en faire juste assez, en y dévouant le strict minimum d’énergie et de ressources nécessaires pour les compléter. Cas typique: la conformité aux exigences juridiques, administratives et bureaucratiques concernant la création et gestion d’une entreprise.

La France est, à cet égard, un pays effrayant. Pour illustrer (sans prétendre démontrer) ce point, le tableau ci-dessous compare les obligations administratives et fiscales des structures commerciales les plus «légères» de chaque pays. Aux US comme en France, il s’agit de structures spécialement conçues pour simplifier et facilité la création de petites structures (TPE et PME).

Le moyen le plus simple de… France US
Vendre produits / services, sans protection juridique Régime auto-entrepreneur – plafond revenus 32,000 EUR par an. Ne permet pas d’embaucher des employés. Imposition selon un calcul complexe qui varie en fonction de la profession / activité de l’imposé. Le revenu imposable est basé sur un pourcentage des recettes fixé par l’état sans tenir compte du résultat d’exploitation réel. Une perte nette dans l’activité ne modifie pas la dette fiscale. Sole proprietorship ou Partnership (Formulaire Blumberg n° X201). Pas de plafond revenu. Permet d’embaucher des employés. Forfait de dépôt US$10-$50 varie par état. Bénéfices (résultat net d’exploitation) imposé au même taux que celui du/des propriétaire(s). Déclaration d’impôt particulier employant un formulaire supplémentaire («Schedule C: Profit or Loss from business»). Une perte nette réduit la dette fiscale.
Vendre produits / services, avec protection juridique EIRL («Enterpreneur Individuel à Responsabilité Limitée»). Ne permet pas d’embaucher des employés. Pas de plafond revenu. Peut être converti en EURL («Enterprise Unipersonnelle à Responsabilité Limitée») dont le revenue imposable est calculé à partir du résultat net. Une perte nette réduit la dette fiscale. Subchapter S Corporation, limité à 75 actionnaires. LLC (Limited Liability Corporation), nombre illimité d’actionnaires. Ces deux structure permettent l’imposition
«pass-through’' (le résultat net des opérations est déclaré dans les déclarations d’impôts particuliers des propriétaires).
Structure minime avec: droit d’embauche, protection juridique, sans plafond revenu SASSociété par Actions Simplifiée») un effort explicite du gouvernement français de créer une structure semblable au LLC. Subchapter S Corporation, LLC

Il est clair que la France souhaite encourager la création de petites structures. Mais le gouvernement a multiplié les tentative expérimentales pour les faciliter, sans éliminer en cours de route les tentatives sous-performantes. Résultat: un labyrinthe kafkaesque de structures possibles, dont beaucoup imposent des restrictions quasi-punitives aux éventuels startistes.

Les charges fiscales sont généralement plus lourdes en France : dans leur nombre, dans leur complexité et bien entendu dans leurs coûts. Les français bénéficient d’un filet de protection sociale plus mûr et plus complet que celui des américains, dans l’éducation, la santé (même tenant compte du nouveau Affordable Care Act autrement dit «Obamacare» aux US), et dans le soutien logistique et financier mis à la disposition des sans-emploi. Beaucoup de français ont une fierté tout à fait justifié de ce système, et y contribuent avec bonne volonté. Mais le vrai fardeau de ce système est autant administratif que financier – et la besogne administrative coute du temps et de l’énergie, les deux ressources les plus précieuses pour les startups, sans ajouter de valeur et sans améliorer la qualité du filet de protection.

C’est la simplicité comparative du système américain, plus encore que ses charges fiscales moins couteuses, qui donne à ses startups un avantage considérable.

Aux US, la création d’entreprise est un jeu d’enfant. Une recherche Google pour «incorporate online delaware» produit plus de quatre millions de réponses. Les premières pages de ces réponses sont des services qui proposent une «totale» (dépôt de documents juridiques, création de compte bancaire, etc.) pour US$ 70 (53 EUR) environ.

Les gouvernements sont lents; les marchés, rapides. Aux US le marché, et non l’état, est la source dominante d’influence; en France, c’est (presque) le contraire.

Il y a toutefois un côté sombre à la gestion d’entreprise aux US : le litige. En 2011, il y avait en France 53.774 avocats admis au barreau avec un permis pour pratiquer le droit – soit 85 avocats pas 100.000 habitants. Aux US, le chiffre 2011 était 1.225.452 – soit 395 avocats par 100.000 habitants. Selon cette étude du Harvard Law School, en 2010 il y a eu 2.416 procès lancés par 100.000 habitants en France. Le chiffre 2010 aux US : 5.806 procès par 100.000 habitants.

Si les US ne méritent pas entièrement leur image globale «orgie du contentieux», leur environnement commercial est certainement plus litigieux. Litiges, procès et actions juridiques sont des instruments employés de façon courante, et pas seulement comme arme de dernier recours.

Nous retrouvons ici la même dialectique abordé dans le chapitre «main d’œuvre» du post précédent : en France il est difficile de trouver un emploi, aux US il est difficile de le garder. D’un point de vue juridique et administratif, en France il est difficile de lancer une startup, aux US il est (plus) difficile de la garder en vie.

Bilan : aujourd’hui, les US restent bien en avance de la France dans la simplicité juridique et administrative du démarrage d’entreprise. Et la France figure sans doute parmi les environnements les plus redoutables pour effectuer un démarrage. Mais les migraines bureaucratiques et juridiques ont une croissance rapide, voire géométrique par rapport à la croissance de l’entreprise, aux US. En France par contre, le fardeau bureaucratique, également trop lourd, est susceptible d’être allégé par des solutions relativement abordables. Sur dix ans, s’attendre à ce que la situation aux US reste stable, tandis que la France soumet sa bureaucratie à un régime amincissant.

Culture

Culture
US France
now2024

Herbert Marcuse, un des critiques Marxistes les plus éloquents du capitalisme, écrivit : «Nous nous soumettons à la production pacifique des moyens de destruction, à la perfection du gaspillage...» Ce n’st pas une coïncidence qu’il se trouvait aux US lorsqu’il formula cette phrase. La société américaine est très investie dans la notion du jetable.  Les US sont la capitale mondiale de l’assiette en carton, du «dîner TV», des tasses en styromousse (en réalité, elles sont en polystyrène). Cette mentalité du jetable a bien pénétrée la culture startup aux US. Si une idée ne donne pas ses fruits après un an ou deux, l’entreprise est souvent euthanasiée, et ses fondateurs, séparément ou ensemble, passent à l’Idée Suivante.  Les américains ne manquent pas de ténacité pour autant; mais leur seuil du niveau minimum de succès acceptable et plus élevé qu’ailleurs. Et les coûts – financiers et sociaux – de l’abdication sont bien plus bas qu’en France.

Aux US, absents d’autres détails, une démission ou abandon – d’un poste, d’une startup, d’un parcours d’enseignement supérieur – évoque une réaction neutre voire positive : il y a une présomption que l’abandon permet de saisir une meilleure opportunité ailleurs.  En France, une démission est équivalente à une défaite.

Nous retrouvons de nombreux exemples précis de cette dichotomie générale :

  • Aux US, la faillite est un accident de parcours, l’équivalent fiscal d’un pneu crevé. En France, qu’elle soit personnelle ou d’entreprise, la faillite entraine des conséquences plus profondes et plus durables.
  • Aux US, tout s’achète à crédit. De nombreuses startups ont été (et sont encore) lancés en empruntant jusqu’à la limite sur les cartes de crédits des fondateurs. En France, hormis l’immobilier, l’emprunt et le crédit sont vus comme symptômes d’un manque de discipline fiscale (sauf quand c’est l’état qui emprunte).
  • Bill Gates a abandonné ses études universitaires (1975) pour se dévouer à plein temps à sa petite startup Microsoft. Trente ans plus tard, Mark Zuckerberg fit pareil pour donner tout son temps à Facebook. Le site américain de Wikipédia comprend même une liste de milliardaires qui ont abandonné leurs études. Aux US, c’est presque un Ordre du Mérite que d’avoir quitté l’université pour lancer sa première startup. En France, quelqu’un qui abandonne ses études est quelqu’un qui a déjà échoué, et dont la startup présente par conséquent un risque plus élevé pour l’investisseur.

La vie quotidienne – personnelle ou professionnelle – est plus structurée, et bien plus homogène, en France qu’aux US. Une phrase fréquemment employée par les américains pour décrire leur propre culture est : «do your own thing» – phrase à laquelle un français se presserait de rajouter : «oui, mais avec des limites!»

L’exemple le plus frappant de cet écart est le mois d’août. Aux US, dans certains secteurs de l’économie le mois d’août est connu sous un autre nom, les «Folies Fiscales» – de nombreux grands groupes bouclent leur année fiscale le 31 août, et les cadres se dépêchent de dépenser tout ce qui leur reste par crainte que, faute d’avoir tout dépensé, leur budgets de l’année suivante soient réduits. Pour les fournisseurs et prestataires qui profitent de ce microclimat dépensier, c’est un mois très chargé. En France, la nation entière met le frein à main en août. Les autoroutes vers les régions ensoleillées du pays sont bondés, les grandes villes perdent quelque décibels de bruit de fond, et la plupart des retours de mail sont des auto-réponses «je reviens vers vous à la rentrée».

Les startups sont, par nature, intenses, immersives et en activité continue. Cette zone morte de l’été, un acquis de la vie française, ne rend donc pas service aux startups. Cela dit, de nombreuses startups française profitent de cette saison de ralentissement collectif pour préparer des campagnes ou produits visant la Rentrée.

Le rapport entre les employés et le patronat est plus tendu et plus adversaire en France qu’aux US. Les collectivités syndicales étaient autrefois une vraie force aux US, mais cette époque est déchue, alors qu’en France, quoiqu’avec moins de vigueur qu’autrefois, elles restent influentes. Il y a encore parfois des grèves nationales, souvent dans des secteurs (les transports par exemple) qui ont un effet répandu. Les US par contre sont le pays où Ronald Reagan a pu licencier 11.000 contrôleurs aériens d’un coup de stylo.

Une cause secondaire de cette différence – et la raison pour laquelle j’en fais mention sous la rubrique «Culture» – est la mentalité des employés. Pour les américains, l’employeur est vu plus comme un client qu’un Némésis. Ce qui n’a rien d’étonnant vu que la culture américaine est, dans son ensemble, quasi-obséquieuse et fortement orientée vers le service-client.

Cet écart rend l’effort de recrutement plus difficile pour les startistes français – puisque les attitudes prévalentes vis-à-vis de l’emploi vont à l’encontre des réalités de la vie startup. L’écart contribue également à la perception de l’ensemble des français des startups en général : «Mais qui sont ces gens qui travaillent quinze heures par jour, prennent des décisions collectives, se fichent des hiérarchies, et tâchent d’être aimables avec les clients? Quelque chose ne tourne pas rond, chez eux…»

Sexisme et Racisme

Une analyse complète du racisme et du sexisme dans ces deux pays est bien au delà de la portée de ce post. Il s’agit de questions vastes et complexes. Mais leur impact sur les écosystèmes startup est profond, et leur manifestations sont très différentes dans chaque pays. Voici donc, en vous présentant mes excuses d’abréger ce sujet important, une comparaison superficielle des deux pays à ces égards.

Aux US comme en France, les femmes font face à des désavantages sociaux, économiques et pédagogiques. Si les deux pays ont encore bien des progrès à faire avant d’atteindre une vraie parité des sexes, les US ont une légère avance sur la France.

Index

US (Fortune 500)

France (CAC 40 + SBF 120)

Femmes…    
PDGs

4.6%

0

Dirigeantes («C-level Management»)

14.6%

0

Membres de comité d’administration

16.9%

25%

Rémunération des «top earners» (% de la rému. des hommes «top-earner»)

82%

66%

Il est tentant de chercher une lueur d’espoir dans le pourcentage plus élevé de femmes aux CA des grands groupes en France. Malheureusement, je crois que ce chiffre représente surtout l’effort par ces grands groupes d’amadouer la critique par le moyen le plus expédient. L’appartenance au CA en France, comme aux US, est en large mesure un titre émérite – une sorte de reconnaissance de l’influence que le membre du CA exerce déjà par d’autres moyens. D’amener au CA quelqu’un qui n’est pas déjà un membre du «club», c’est un peu jeter des poissons rouges aux requins.

Les institutions françaises, à leur crédit, ne sont pas aveugles au problème. En 1974 un poste gouvernemental fut crée qui est devenu l’actuel Ministère des droits des femmes, avec une mission de veille et de mise en vigueur de la parité des sexes par l’éducation autant que par la législation. Récemment, l’actuelle ministre, Najat Vallaud-Belkacem, a expédié une lettre aux PDGs des 528 grands groupes français pour souligner leur obligation, établie dans une loi de 2011, d’avoir 40% de femmes aux CA des sociétés cotés en bourse.

Cette approche «action positive sans arrière-garde» est précipitée, car elle ne laisse pas le temps aux réformes dans l’éducation de produire une force de travail mieux sensibilisé au problèmes de la parité des sexes. Le Ministère de l’éducation pour sa part s’est vu contraint de faire marche-arrière sur ses propres efforts d’introduire un B-A-ba de l’égalité des sexes en primaire (en large mesure, suite à une habile déformation de la question par l’extrême-droite).

A ces faits et ces chiffres je rajoute une anecdote personnelle. Dans mes trente ans de carrière, j’ai participé a plusieurs centaines de conversations seulement entre hommes, dans lesquels nous parlions d’une femme collègue ou candidate pour un poste. Aux US, parfois, j’ai entendu un homme évoquer la compétence d’une femme avant de faire mention de son apparence physique, ou de sa probabilité de tomber enceinte dans les quelques années à venir. Dans quelques cas même, la compétence était le seul sujet de conversation. Il ne m’est pas encore arrivé d’être témoin d’une telle conversation en France dans laquelle le physique ou les chances de grossesse de la femme ne sont pas évoqués d’abord.

Ces chiffres deviennent sans doute encore plus désolant si nous limitons notre regard au monde des startups. Je dois dire «sans doute» car il n’existe pas de données concluantes. Ce que j’ai pu trouver dans mes recherches, en abondance, ne traite que des startups «tech». Comme c’est le cas pour la vaste majorité des études statistiques, le prémisse se base sur le passé – un regard dans le rétroviseur sur un monde qui n’existe plus.

Les femmes sont moins aptes a lancer des startups «tech» car elles n’ont aucune raison de s’empêtrer dans un monde dont elles sont exclues. Mais l’avenir n’appartient pas au «tech». La prochaine génération de startups emploiera certainement les forces de levier de la technologie et particulièrement de l’Internet, mais le «tech» ne sera plus au centre de leur proposition de valeur.

Au cours de la prochaine décennie, parler d’une «startup Internet» deviendra aussi sot que de se prétendre une «startup électricité» simplement parce qu’il y a des lampes à chaque bureau.

Je crois que les femmes vont briller dans ce nouveau contexte, car il nécessite des niveaux de perspicacité et d’adaptabilité sociale avec lesquelles elles ont été imbues au cours de nombreuses générations – précisément les atouts intellectuels que les hommes sont encouragés à ignorer (ou si vous préférez, découragés à développer). Les compétences acquises simplement pour vivre au jour le jour quand on est membre d’un groupe désavantagé sont de grande valeur dans la vie startup.

Il est bien plus difficile de comparer le racisme aux US et en France. La France est certes la nation plus ancienne, mais son histoire avec des niveaux importants de diversité culturelle et raciale est en fait plus brève que celle des US. Les éléments les plus atroces de l’histoire des US à cet égard sont bien connus et bien documentés : génocide de la population autochtone, la traite des esclaves, le combat des siècles durant pour l’égalité (comprenant une guerre civile). Justement, parce que ces éléments sont si bien connus, le débat public aux US pour l’égalité est transparent (sans en être moins contentieux). La France par contre n’a pas encore intériorisé les conséquences de ses cessions coloniales, relativement récentes.

Dans les deux pays, on entend des idées scandaleuses à propos de l’immigration en provenance des marges (surtout d’extrême-droite) – parce que, lorsqu’on cherche à diffuser des idées fortement opposés au zeitgeist, le scandaleux est une formule efficace pour attirer l’attention des média. Dans leur cœurs, les deux sociétés sont inclusives. Mais l’inclusion est un processus qui prend des générations avant de se concrétiser. Et les US ont quelques générations d’avance dans ce processus.

Vous vous demandez en quoi est-ce que tout cela concerne les startups?

L’égalité raciale et l’égalité des sexes ne sont pas seulement des problèmes moraux, ou de droits de la personne. Ceux sont des problèmes économiques et de gestion d’énergie.

L’énergie solaire ou éolienne, l’automobile électrique, c’est très bien, mais la plus grande ressource renouvelable sur notre planète, c’est l’être humain. C’est également, et de loin, la ressource la plus disgracieusement mal gérée.

Pour effectuer leur magie disruptive de croissance rapide, les startups dépendent d’un terrain de jeu honnête. Plus une société est juste et équitable, plus ses opportunités sont accessibles à tous, alors plus apte sera-t-elle à engendrer un écosystème startup robuste. De surcroit, la diversité culturelle est à la génération d’idées ce que la biodiversité est aux écosystèmes biologiques : l’élément essentiel pour la croissance soutenable.

Pourtant, le rêve américain devient brumeux. Commençant par l’assassinat du président Kennedy, l’impact sur la conscience publique de l’intervention américaine au Vietnam, passant par les attaques du 11 septembre 2001, la deuxième guerre en Iraq, la crise financière de 2007 et récemment, la controverse suite aux révélations d’Edward Snowden à propos des activités de la NSA, le mythe de l’exceptionnalisme américain a été rué de coups. Si on rajoute l’ascendance économique de la Chine (vraiment, le groupe BRIC en entier) et un paysage politique nettement plus polarisé que celui de la France, on trouve les conditions parfaites pour subvertir les forces qui ont donné tant d’élan à la sphère startup des US. La culture américaine est puérile, ainsi les américains ont-ils bénéficié de cette avantage essentiel de la jeunesse : la capacité d’accomplir des choses extraordinaires simplement parce que cela ne leur est jamais venu à l’esprit que ces choses étaient impossibles.

Dans ce crépuscule du Siècle Américain, tandis que cette nation entame enfin dans son adolescence troublée, elle risque d’engendrer une génération plus timide. Ceci laissera le champ libre à d’autres écosystèmes de trouver leur propre hubris. La France, qui recèle à l’égard des US un étrange mélange d’admiration et de mépris, sera particulièrement bien placée pour combler ce vide.

Bilan(s):

  • LA culture américaine revendique le risque et le changement rapide. La France est, dans l’ensemble, plus incrémentaliste et circonspecte.
  • Aux US, on attend des startups une réussite ou une disparition rapide. En France, il y a plus de patience, mais aussi une tendance à s’acharner sur des causes perdues. Chaque écosystème pourrait beaucoup en apprendre de l’autre sur ce point.
  • Laissez-faire a beau être une phrase française, elle caractérise bien mieux la vie américaine. Les startistes français ont appris à s’adapter et à minimiser l’impact du style de vie plus homogène de la France.
  • Les employés et le patronat ne sont pas toujours copain-copain aux US, mais les attitudes dominantes sont nettement moins «nous contre eux» qu’en France.
  • Les deux écosystèmes luttent contre des problèmes d’égalité des races, d’égalité des sexes, et de diversité culturelle; les US sont légèrement moins épouvantables concernant l’égalité des sexes. Les deux pays possèdent les ingrédients de base pour devenir des sociétés réellement inclusives, mais les US ont leur «melting pot» sur le feu depuis un peu plus longtemps.
  • Les US trahissent les premiers symptômes d’une crise d’identité collective. Elle n’est plus «la nation indispensable» et sa jeunesse commence à perdre son goût du risque. Cette évolution pourra être bénéfique pour les autres écosystèmes dans le monde – la France peut-être plus que d’autres.

Une échéance de dix ans est bien trop courte pour permettre une spéculation prospective sur l’évolution culturelle. Néanmoins, s’attendre à une légère perte d’élan aux US, et un léger regain en France, dans la décennie.

Accès aux marchés

Access to Markets
US France
20142024

Nous venons enfin à cette Plus Importante des Questions. Les meilleurs idées, mises en œuvre par les meilleurs cerveaux, dans un cadre idéal… tout cela n’est que peine perdue si cela n’atteint pas le client.

On pense au premier abord à l’avantage colossal du marché US, dont les consommateurs ont dépensé US$ 13.700 milliards (10.365 milliards d’EUR) en 2013, contre US$ 2.250 milliards (1.702 milliards d’EUR) en France.

Mais l’Internet écrase franchement cet avantage. Ce qui compte dans le cadre de cette rubrique «accès» c’est la facilité d’atteindre le marché, non pas la dimension du marché qu’on peut atteindre par défaut. Les US paient un prix inattendu pour leur rôle dominant d’exportateur de culture pop : les français «pigent» les américains bien mieux que les américains ne «pigent» les français. Autant en termes de politique pédagogique que de culture, les US sont une nation farouchement monolingue, alors que la France enseigne l’anglais (et souvent une deuxième langue étrangère) à l’ensemble de ses élèves au niveau secondaire.

Il y a là une ironie, notamment, que la France a une sorte de complexe d’infériorité par rapport à la maîtrise de l’anglais parmi ses citoyens. En effet, la France est classé vers le bas de la liste des pays européens dans le niveau moyen d’anglais. Mais là n’est pas l’essentiel. De nécessité, et a fortiori en tant que membre de la zone Euro, les français ont plus de compétence dans l’opérationnel et la démarche commerciale à l’étranger que les américains.

A propos de cette zone Euro… essentiellement une construction de politique fiscale, elle donne néanmoins à la France un accès à un «marché local virtuel» de 18 pays employant une monnaie unique, des frontières assez poreuses, et un PIB dans l’agrégat d’environ 7.944 milliards d’EUR (soit 70% du PIB des US).

Si la zone Euro a une monnaie unique, si elle a une politique de libre échange à peu près cohérente, elle est néanmoins constituée de pays très différents, chacun avec sa culture, ses langues, ses structures juridiques et commerciales. Les startups françaises n’ont pas le choix : d’emblée, elles doivent se soucier de créer des produits et services multilingues, adaptables à diverses exigences locales. Le respect de ces exigences augmente les coûts de lancement ainsi que les échéances de rentabilité (le «time-to-market») mais en revanche cela crée des entreprise mieux préparés à répandre leur prise de marché, et ce plus tôt dans leur évolution.

Bref, les startups aux US bénéficient d’un avantage intrinsèque d’accès au marché au Jour J, alors que les startups françaises jouissent d’un avantage de plus grande valeur et de plus grande durée autour du Jour J + 365. Une startup américaine peut se lancer et croitre avec grand succès en ne servant que son marché local, mais dès que survient une conjoncture d’expansion, elle fera face à une pente plus raide que son homologue français.

Bilan: les startups aux US bénéficient d’un avantage de marché à portée de main, mais cet avantage est perdu, devient même un désavantage, après quelques longueurs de croissance. La France, qui sait mieux regarder au-delà de ses propres frontières, en tant que membre de l’UE et de la zone Euro, et surtout grâce à sa position géopolitique au sein d’un continent d’une grande diversité, est plus apte à produire des startups capables de se développer dans des marchés internationaux.

A qui la médaille?

20142024
US France

Mon propre système de chiffrage et de pondération pour cette comparaison (voir ma méthodologie) a produit un résultat que je n’avais pas anticipé : le score 2014 pour les US est de 83,5, celui de la France est 57,3. Pas de surprise pour l’instant – les chiffres soulignent un résultat qui crève l’œil. Mais le score 2024 pour les US est de 75,5 contre 76,5 pour la France. Traduction : à partir des tendances actuelles et extrapolant jusqu’en 2024, la France dépassera d’un poil les US dans la fertilité, tout compte fait, de son écosystème startup.

Bien entendu, étant donné le haut niveau d’incertitude à court terme sur tous les fronts (politique, économique, culturel…) il n’y a pas moyen de savoir si ces tendances sauront s’étendre pour toute une décennie. Ma méthodologie est loin d’être rigoureuse, et de toute façon, dans un monde qui se globalise, une comparaison bilatérale (qui fait à peine mention du Brésil, de la Russie, de la Chine, de l’Inde) n’est sans doute pas d’une grande utilité.

La seule conclusion défendable que je prétends extraire de cette analyse, la voici : il y a un chemin plausible, au cours des dix ans à venir, par laquelle la France pourrait devenir un écosystème startup plus séduisant que les US. Cette éventualité dépend de nombreux facteurs au delà de tout contrôle et de toute prévision – mais elle dépend surtout de l’énergie, de la volonté et de la persistance des acteurs dans ces deux pays, et des moyens qu’ils mettront en œuvre pour tirer le meilleur parti des avantages de leurs terres natales respectives.

SI vous méditez de lancer une startupet vous êtes dans la situation enviable de pouvoir choisir entre les US ou la France… et si vous pouvez entrevoir une sortie ou un pivot important dans une échéance de moins de cinq ans… lancez-vous aux US. Mais si vous envisagez une sortie ou un pivot dans sept ans ou plus… lancez-vous en France.

TL;PL

  • Accès au capital – les US ont un avantage colossal et bien documenté; mais l’Europe (particulièrement la France) adopte plus rapidement des approches «post capital-risque» au financement tels que le financement participatif («crowdfunding»)
  • Education – les US sont plus forts dans la génération d’entrepreneurs; la France a meilleure conscience des problèmes dans son système d’éducation, et une plus grande volonté d’y remédier, que les US
  • Main d’oeuvre – les US ont une force de travail plus sympathique aux startups, ainsi qu’un cadre juridique pour l’emploi qui favorise les créateurs d’entreprise. La France a le désir de s’améliorer dans ce secteur, mais il manque le consensus culturel et politique pour effectuer des changements importants.
  • Juridique & Administratif – aux US il est très facile de créer une entreprise, et presque aussi facile de la détruire. En France il est plus difficile de faire l’un et l’autre. Le marché est déterminant dans un trop grand nombre des protocoles de gestion d’entreprise, tandis qu’en France, c’est l’état qui s’en mêle trop.
  • Culture – les US sont la terre natale de la culture startup et jouissent d’un énorme avantage par rapport à tous les autres pays du monde à cet égard. Mais les conditions qui ont donné naissance à cet avantage connaissent une forte érosion, alors que la France est peut-être enfin en train de «trouver son hubris.»
  • Accès aux marchés – les startups aux US on la vie facile, peut-être trop facile, puisque leur marché chez eux est si accessible et séduisant. Les startups françaises apprennent plus tôt comment s’adapter aux langues, systèmes juridiques et cultures étrangères, ce qui ralentit le décollage mais augmente leur capacité d’expansion dans de nouveaux marchés.
  • Bilan: il n’y a pas de boule de cristal, mais il est possible, plausible même, que la France puisse dépasser (d’un poil) les US en viabilité pour startups dans les dix ans à venir.

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