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25.6.14

Ecosystèmes startup: US vs. France

(1ère partie d’une série) Ce n’est pas une surprise, les US bénéficient d’un avantage net pour faciliter la création des startups. Et les idées reçues à propos de la France sont sévères: impôts élevés, manque de flexibilité dans l’emploi, une réticence générale envers le changement rapide. Mais une startup se doit de garder un œil sur le présent, et l’autre sur l’avenir. La perspective sur dix ans du potentiel de la France comme foyer de startups risque de vous surprendre.

D'abord, rendons-nous à l'évidence

Se nous nous fions seulement aux chiffres, c’est une comparaison odieusement injuste. Selon les données les plus récentes, le PIB des US est six fois celui de la France. Il suffit même de prendre la somme des PIB de la Californie et du Texas, et c’est déjà un PIB supérieur à celui de la France.

Nous ne pouvons pas ignorer, non plus, l’appartenance de la France à l’Union Européenne. Sur de nombreux tableaux, la France jouit de toute l’autonomie d’une nation souveraine – pour sa politique envers l’enseignement, la gestion de son infrastructure, entre autres – mais en tant que membre de l’UE et particulièrement en participant à la zone Euro, de nombreuses décisions économiques et fiscales doivent être prises de concert avec d’autres. En revanche, les startups dans la zone Euro bénéficient d’un accès sans entrave à un vaste marché, avec une règlementation commerciale plus homogène que celle qu’on trouve aux US. Et ne l’oublions pas, le PIB combiné de l’UE dépasse celle des US.

Ces faits et bien d’autres écartent la possibilité d’une comparaison égale et systématique. Vue les obstacles à une comparaison objective, et mes plans pour au moins un deuxième chapitre à ce post, je vais me permettre de poursuivre une voie plus anecdotique, plus subjective et plus personnelle. Je ne prétend donc pas que ce qui suit est une analyse rigoureuse ou scientifique. C’est plutôt une mise en page d’un ressenti viscéral, soutenu par quelques données et faits pertinents (et mes 28 ans d’expérience dans la gestion des startups). Il y a pourtant une méthode dans mon délire, que j’ai documenté dans un autre post.

Accès au capital

Access to Capital
US France
20142024

J’ai un ami, un entrepreneur français, qui aime dire «le financement c’est le carburant». C’est une métaphore riche et très pertinente. La startup, bien sûr, est le moteur. Chaque startup rêve de construire sa Formule 1, alors que la plupart d’entre nous ne veulent qu’une guimbarde pratique et fiable, qui va de A à B avec une bonne économie d’essence.

Mario Cuomo, un politicien souvent éloquent, a dit «on fait campagne en vers. On gouverne en prose.» Cette phrase décrit aussi bien la dissonance qui se manifeste entre le langage levée-de-fonds et le langage opérationnel d’une startup. Il en résulte que, autant aux US qu’en France (et pour tout dire, dans tous les écosystèmes startup), les startistes et les investisseurs sont souvent pris dans le quiproquo.

Formule-1 vs. guimbarde. Poésie vs. prose. Mais la France et les US diffèrent considérablement dans la substance du malentendu.

Le capital-risque est né aux US. Le «crowdfunding» ou financement participatif y est né également. La plupart des principes d’organisation des startups ont pour origine les US. En conséquence, tous les aspects de la démarche startup, particulièrement le financement, y sont plus codifiés. Surtout, ce sont les attentes des investisseurs qui sont codifiés, nous pourrions même dire dans certains cas, ossifiés. Les cabinets de capital-risque («VC firms») et les startups s’engagent dans une sorte de danse autour des conditions d’investissement (le célèbre «term sheet») qui ressemble étrangement à une comédie romantique Hollywoodienne. Quoique le secteur capital-risque américain soit plus ancien, plus compétitif et plus mûr que celui de l’Europe (et de la France a fortiori), la durée moyenne de détention des investissements est nettement plus brève aux US. De nombreuses années après la bulle «point-com» de 1999-2000, qui a néanmoins aidé à réduire «l’exubérance irrationnelle» des attentes d’investisseurs, la pression reste forte sur les startups d’envisager des scénarios de sortie bien répertoriés (rachat ou fusion, OPA, ou financement de phase ultérieure, en vue de se propulser dans les rangs des ETI) à une échéance de 36 mois environ.

La plupart des startistes américains vous le diront: ils ont toujours l’impression qu’on leur demande de penser à la sortie trop tôt. Ce n’est pas la date de sortie qui est nécessairement trop proche : c’est la date à laquelle il faut la contempler. C’est là que se situe le fond du malentendu startiste/investisseur aux US.

En France, le malentendu vient d’une incapacité générale à percevoir les startups comme fondamentalement différentes des autres petites entreprises. Absent une appréciation de la trajectoire de croissance météorique qui est au cœur de la vie startup, comment saurait-on distinguer une application mobile virale d’une boulangerie? Cette maladresse est en train de s’évaporer, au fur et à mesure qu’une génération Internaute jusqu’à la moelle des os commence à participer à l’économie; aussi, grâce aux nouveaux cabinets de capital-risque, incubateurs et accélérateurs qui «pigent».  Ces nouvelles firmes sont aussi, et c’est important, plus apte à faire des investissements en phase de démarrage que la première génération de «VC» européens à mentalité plutôt banquière.

Mais même ces «hipsters» des levées de fonds sont pris dans des croche-pieds par les tentatives infortunés du gouvernement français de donner de l’élan à l’investissement phase-précoce, tentatives effectués essentiellement par politique fiscale. Je ne vais pas élaborer, en partie pour vous épargner un monologue colérique sur les nombreuses conséquences tragiques de ces efforts, mais voici quelques-unes de ces idées maladroites :

  • Le crédit ISF (Impôt sur la Fortune) a crée une forte motivation pour que les riches, sans aucune formation ni expérience préalable, tentent leur chance en jouant le rôle d’investisseur ange;
  • Le CIR (crédit impôt recherche), avec sa définition ésotérique de ce qui compte ou ne compte pas comme dépense de recherche, offre un crédit décroissant sur cinq ans, commençant par 50% des dépenses recherche en l’an un de l’entreprise – un crédit dont l’exploitation optimale nécessite l’embauche du Cirque du Soleil pour réviser le bilan et le compte de résultat.
  • Oséo, une «entreprise privée avec délégation de service public», joue un rôle d’assistance aux petites entreprises semblable à celui du Small Business Administration aux US (ce dernier étant une agence à part entière du gouvernement fédéral). La complexité et le nombre stupéfiants des programmes Oséo, sans parler des exigences draconiennes des éléments de dossiers de candidature, nécessitent au moins une ressource à plein temps, même pour les plus petites équipes, simplement pour conduire le dossier à son dénouement (positif ou négatif). Dans ce sens très étroit, je suppose que l’on peut dire que ces programmes créent de l’emploi.

Oh, vous avez remarqué le ton un peu acerbe du dernier paragraphe? Mieux vaut que je m’arrête là.

L’accès au capital est indéniablement meilleur aux US – il y a plus de fonds à distribuer, disponible d’une plus grande diversité de sources et dans une plus grand diversité de formes. Le financement ange, en particulier, est plus évolué, plus abondant, et plus attrayant pour les anges américains. Quoiqu’il y ait un débat vif aux US pour/contre le mérite de proposer des crédits d’impôts aux investisseurs ange, il y a en fait un très petit nombre de ces crédits. Il y en a quelques-uns au niveaux des états, qui ont plutôt pour objectif de rendre l’endroit plus attrayant pour les nouvelles startups.

Les US peuvent se passer de ces crédits car le taux maximum d’impôt sur les plus-value est de 28%. Un business angel français sera «puni» avec un taux qui peut monter jusqu’à 40,5% pour des gains relativement modestes (supérieur à 250K €). Le code des impôts en France offre pourtant une défiscalisation raisonnable, voire généreuse, pour des biens détenus longtemps – ceux qui vendent leur maison après l’avoir gardé trente ans sont exonérés d’impôt plus-values. Mais il ne s’agit que d’immobilier; il n’y a aucun équivalent pour les investissements commerciaux.

Du coup, la communauté d’investisseurs ange française est plus prudente que celle aux US, et moins exclusivement motivé par le gain financier. C’est une excellent nouvelle pour les startups françaises. Les anges français sont en général plus engagés, plus intéressés par la substance et la mission précise de la startup, et d’avantage séduit par «l’aventure startup» que leurs collègues américains.

Le crowdfunding, ou financement participatif, est apparu d’abord aux US, est plus globalement accepté, et surtout, est bien mieux développé aux US que partout ailleurs. Mais la France figure dans les Top 5 au niveau mondial, dans le nombre de plateformes disponibles, et en croissance annuelle (nombre de projets financés, nombre d’investisseurs, total des fonds levés). Il existe également une volonté collective, autant dans le secteur privé que dans le gouvernement, de donner au crowdfunding français un terrain de décollage dégagé.

weaksignal
Signal Faible

Avec la fin du monopole d’Eurostar sur l’emploi du tunnel sous la Manche, Deutche Bahn s’apprête à lancer un service TGV Berlin-Londres avec un aller simple aux alentours de 60 €. La pression sur les prix aura un effet sur l’ensemble des services de transports intra-européens. Ceci rendra le capital-risque et la communauté ange Londonienne plus accessible aux startups françaises, puisque le trajet sera simplifié et moins couteux pour les startistes, et les anges pour leur part pourront plus aisément se rendre sur place pour participer à «l’aventure capital(e)». Lorsque l’engagement personnel est un des attraits de la mise, Skype ne saurait suffire.

Au risque de trop simplifier, mais dans l’intérêt de vous donner quelques slogans faciles à retenir, voici :

Les investisseurs US ciblent principalement les personnes. Les investisseurs français sont un peu plus intéressés par les idées.

Les investisseurs américains sont axés sur la destination. Les investisseurs français s’intéressent un peu plus au voyage.

Bilan : Les US resteront un lieu privilégié pour le financement et les levées de fonds; la France a peu de chance de les rattraper dans les dix ans à venir. Mais dans cette période, la France connaitra une grande amélioration, particulièrement en ce qui concerne le financement en phase de démarrage, période pendant laquelle la situation aux US restera statique ou en léger déclin.

Education

Education
US France
20142024

La France a l’avantage dans l’éducation, qui est plus cohérente, plus homogène, est d’une qualité plus fiable pour un niveau donné d’avancement dans les études que celle qu’on trouve aux US. Cet avantage par contre devient un handicap lorsqu’on le considère du point de vue startup. L’éducation française – j’entends toute les formes, enseignement public et privé, formation, ressources pour autodidactes etc. – crée un effet de frein sur le savoir interdisciplinaire, et a un impact négatif sur ce que je vais appeler, faute d’une phrase plus précise, la «diversité cognitive».

Un dicton souvent évoqué par les informaticiens (et généralement dans le monde startup) est TIAMTOWTDI : «There Is Always More Than One Way To Do It» – ou en français, IYATPUSFaDeLF : «Il y a toujours plus qu’une seule façon de le faire». (Oui, j’admets, ça sonne mieux en anglais). De la sixième jusqu’à la thèse doctorale, l’éducation française tend fortement vers l’inculcation d’une seule méthode élue la meilleure, non seulement en sciences mais même en littérature et dans les arts.  Ce principe IYATPUSFaDeLF n’est donc pas vraiment une valeur fondamentale que reçoivent les étudiants par la substance et la méthode de leur enseignement.

Ce penchant français pour cette approche de la «méthode universelle» dans l’enseignement, aggravé par le rôle prépondérant de l’état dans la règlementation et l’opération du système,  mène à une adoption lente et pénible du changement. En conséquence, les curricula prennent du retard sur l’état de l’art; et, corolaire macroéconomique, la France adopte avec un certain retard les nouvelles technologies, malgré sa population intelligente et «bien éduquée».

Mais le changement en dehors de ce système fait son chemin depuis bien longtemps, avec de récentes accélérations. Les graines en furent semés dès 1957 avec la fondation d’INSEAD et la création de sa première école de commerce à Fontainebleau.

Un intervenant-clé dans ce changement est Marc Sellam, qui créa en 1980 un réseau d’universités privés, rassemblés depuis 2002 sous l’ombrelle du IONIS Education Group. Ce groupe jouit d’une autonomie caractéristique des universités américaines, particulièrement en ce qui concerne:

  • La modernité, et la pertinence économique, du cursus;
  • Le développement d’une «osmose» entre communautés commerciales et pédagogiques.

J’ai effectué quelques douzaines d’entretiens d’embauche avec des ressortissants d’écoles IONIS, surtout ceux d’Epitech, l’école d’ingénieurs qui fut la première à «piger» les startups, et je fus enchanté par le nombre d’entre eux qui, quoique toujours capable de penser en termes cartésiens, étaient également capable de penser autrement. J’ai été impressionné également par leur maitrise, pour la plupart, de technologies de cuvée récente.

L’avènement d’Epitech et les autres écoles du réseau IONIS ont, part contre, fait naitre en France un problème déjà ancien aux US : les disparités pédagogiques qui résultent directement de disparités économiques. Ces nouvelles écoles mieux alignées aux startups coutent cher, et mettent à risque un avantage indéniable de la France : de l’élémentaire à la thèse, le cout de l’enseignement (hors institutions privés) ne dépasse jamais le nominal.

Surgit Xavier Niel et son école 42 – dont le nom (comme l’ont déjà deviné mes confrères «geek») vient da la réponse proposée par Douglas Adams, dans son roman Le Guide du voyageur galactique. Fondée en mars 2013, dirigée par Nicolas Sadirac, fondateur d’Epitech, l’école n’a pas de frais de scolarité pour les 890 étudiants qui ont survécu le calvaire d’inscription (plus de 50 000 avaient postulé en pré-inscription). Niel a financé l’école pour l’avenir prévisible. Résultat: un enseignement «startup-centrique», gratuit, dans un établissement privé qui ne répond pas au Ministère de l’Education. De nombreuses voix dans les média français y voient un phénomène précurseur.

Les US pédalent dans le yaourt pour l’enseignement primaire et secondaire (dénommé «K-12» aux US), particulièrement les quatre dernières années (correspondant au lycée). Les problèmes fondamentaux, entre autres:

  • Maitrise imparfaite des compétences de base (mathématiques, lecture, compréhension de textes) même parmi ceux qui ont un diplôme d’études secondaires;
  • Une disparité profonde à la fois de qualité et de cursus parmi les 50 états, puisque ces derniers sont relativement autonomes dans ces déterminations, et le «Department of Education» n’est pas habilité à gérer une politique d’enseignement au niveau national comme peut le faire son analogue français;
  • Une rémunération faible pour les instituteurs et professeurs, en dessous de la moyenne que ce soit en comparaison avec d’autres pays développés, ou intra-US par rapport à la rémunération moyenne pour des employés avec le même niveau de formation mais exerçant d’autres professions.

Malgré ces entraves, les US ont un beau bilan pour presque tous les critères au niveau de l’enseignement tertiaire (universitaire). Il n’est pas surprenant que les US réussissent brillamment le jumelage entre l’académique et le commercial, surtout au niveau thésard ou post-doctoral dans les secteurs qui intéressent particulièrement les entreprises (chimie, ingénierie etc.).

Je ne veux pas me devancer avec des propos propres à la section «Culture» de ce post, mais une différence fondamentale entres les US et la France est la profondeur et la durée du respect accordé aux accomplissements dans l’éducation post-secondaire. En France, un diplômé de l’Ecole Polytechnique, même trente ans après, reste lustré. Peu importe ce qu’il ou elle a fait depuis. Aux US, les diplômés de Harvard, Stanford et leurs semblables bénéficient certainement d’une approbation élitiste, mais ce que les gens veulent vraiment savoir, c’est qu’avez-vous fait l’année dernière? Et vous sentez-vous capable de le faire encore cette année?

L’éducation américaine évolue dans une culture d’encouragement : chacun est poussé, applaudit, quelles que soient ses capacités. Le message de fond est : «essaye encore». L’éducation française est plus normative, basé sur une culture de la critique. Le message de fond est : «ne te trompes pas».

Les US sont plus rapides à adopter des alternatives pédagogiques – avec 50 états organisant chacun leur politique, et tant d’établissements privés tentant par tous les moyens de rester compétitifs, il existe une abondance d’exemples que d’autres peuvent émuler ou éviter selon leurs résultats.  La France dispose d’un nombre moindre de ces «laboratoires». En tout cas, l’éducation aux US reste empesé par des impératifs commerciaux bien plus qu’en France; l’avenir de l’éducation américaine sera donc formé par des forces qui ne sont pas toujours pédagogiques.

Bilan : Nous pouvons nous attendre à des améliorations nettes dans l’éducation dans ces deux pays dans les années à venir. Le système américain produit une éducation plus seyante aux startups… pour le moment. Mais la France va s’améliorer d’avantage, et plus rapidement, que les US, dans la décennie à suivre.

Main d’œuvre

Workforce
US France
20142024

Les US ont un avantage colossal sur la France de par la disponibilité, la mobilité, la flexibilité et surtout, les attentes de la force de travail. Cet avantage à tous niveaux devient encore plus frappant si l’on ne regarde que les écosystèmes startup. Quoique les conditions en France vont sans doute s’améliorer dans les années à venir, il ne faut pas s’attendre à ce qu’elles atteignent celles des US de sitôt.

La sécurité d’emploi n’existe pas. Travailler 25 ans pour IBM ou Total… il y en a quelques-uns, je suppose, qui arrivent encore à le faire. Mais ce n’est pas là ni l’expérience ni l’ambition de qui que ce soit qui rejoint aujourd’hui le marché de l’emploi.

En large mesure suite à l’expansion massive des emplois dans les secteurs de l’information (y compris les média) et de service (y compris la finance), un nombre vaste et toujours en croissance d'emplois aux US sont basés sur la formule de l’emploi volontaire (l'expression précise dans le droit américain est «at-will employment»). Cela veut dire que le contrat de travail contient une clause avec à peu près la phrase suivante :

L’employé comprend que l’employeur peut mettre fin à son emploi à tout moment, pour n’importe quelle ou pour aucune raison.

Juridiquement parlant, la validité de cette clause varie d’un état à l’autre, et il existe des cas épars de procès pour licenciement abusif malgré la présence de cette clause, qui donnent raison à l’employé. Mais dans la majorité écrasante des cas, le terme d’un emploi volontaire n’est pas contesté, parce que le principe est universellement accepté et fait partie de la culture américaine.

Cette attitude est presque exactement le contraire des attitudes et structures juridiques françaises concernant l’emploi. Il n’y a pas d’équivalent américain au CDI qui couvre 75% des employés en France. Même le CDD, souvent utilisé par les dirigeants pour se donner une marge de manœuvre au niveau effectifs, comprend des protections plus blindés que ce qu’on trouve aux US. De licencier quelqu’un en France, même sous la protection moindre du CDD, et même pour incompétence grossière (ce qu’on appelle, dans l’euphémisme français, «insuffisance professionnelle»), comporte des obstacles juridiques considérables, et la charge de la preuve tombe entièrement sur l’employeur.

Sans mâcher de mots : le cadre juridique dominant pour l’emploi aux US va trop loin dans sa protection des employeurs, et celui de la France va trop loin dans sa protection de l’employé. L’un comme l’autre sont suffisamment éloignés de toute notion raisonnable d’équité pour en faire pleurer John Rawls.

Ce déséquilibre crée (ou au moins, exacerbe) un contraste étrange entre ces deux forces de travail. En France, le défi pour l’employé, c’est l’embauche. Puisque le licenciement est difficile, les employeurs sont plus circonspects envers les nouvelles embauches. Aux US, il est comparativement plus facile de se faire embaucher, par contre le défi pour l’employé est de garder son poste. Il en résulte qu’une proportion très large de la force de travail américaine possède déjà une «mentalité startup» – ils savent que la pérennisation de leur emploi dépend, entre autres facteurs, de leur contribution continue à l’entreprise.

Une autre différence marquante est celle de la mobilité. Les entreprises aux US ont dépensé 18,9 milliards d’EUR en relocalisation d’employés en 2012. La tendance est en léger déclin depuis le crash immobilier de 2007-2008, puisque les propriétaires seront moins attirés par une offre de relocalisation lorsqu’ils doivent vendre leur maison à perte. Mais la mobilité est plus répandue aux US, et pas seulement pour l’emploi.

Prenons les voyages en avion, un indice révélateur parmi tant d’autres. Selon la World Bank, la France en 2012 a transporté 60,16 millions de passagers par avion (intra-France et international). Cela représente à peu près 0,94 passagers par habitant. Le chiffre 2012 pour les US est 730,8 millions de passagers, soit 2,33 passagers par habitant. Si on tient compte d’une adoption plus précoce et plus répandue de toutes les alternatives – télétravail, travail à domicile, Internet (notamment Skype et systèmes de téléconférence tel que Webex) on se retrouve avec une force de travail prête à travailler n’importe où, à partir de n’importe où. Cette flexibilité est carrément un a-priori du monde des startups, et les US l’ont d’avantage.

Bilan : Les problèmes structurels de la force de travail en France existent depuis longtemps, et sont profonds et politiquement sensibles. Sur les dix ans à venir, s’attendre à une amélioration modeste côté français, et un léger déclin côté américain.

La semaine prochaine : juridique, culture, accès au marchés… et l'étonnante conclusion!

Je suis désolé de vous laisser en suspens! Continuez à lire la suite de l’analyse, ainsi que la conclusion surprenante et le résumé TL;PL.

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